SHIN’ICHI ISOHATA
Shin’ichi Isohata
fut le dernier élève de Masayuki Takayanagi (qui enseigna la guitare), après
d’autres guitaristes plus illustres, comme Yoshihide Otomo et Kazuo Imai. Sa
façon de penser l’acte musical et le son, sa morale, en ont été profondément influencé.
De ces années passées dans l’ombre du maître, il a retenu un goût pour le
travail, la perfection, l’exigence. Durant ses années d’études, il pratiquait son
instrument jusqu’à douze heures par jour, sans autre distraction ou vie
sociale, à la manière d’un moine. Le dernierTakayanagi était dans l’extrême
sonore, il su"t d’écouter Action Directe pour s’en convaincre ;
performances, où il accumulait des strates de guitare noise, bruits de moteurs
et enregistrementspolitiques, jusqu’à saturation de l’espace sonore dans un mur
de bruits.
Isohata part de
l’extrême opposé, dans un jeu tout en retenu, au seuil du silence, d’une grande
humilité. Il n’y a jamais rien de démonstratif, malgré sa technique
ahurissante, comme ces moines haïkistes qui préfèrent à l’accumulation la
raréfaction, la pauvreté pour révéler la beauté d’un motif. Tout semble dans sa
musique dessiné, posé, avec une grande délicatesse, avec fragilité : doigtés
dessinant des mélodies fantômes tissées d’harmoniques aux motifs complexes.
C’est Taku Sugimoto qui m’a présenté Shin’ichi Isohata à qui il faisait parfois
appel pour jouer ses compositions, parlant de lui de façon élogieuse, de sa
technique et, au-delà, de son écoute rare. Compositeur – notamment de la
bande-son du documentaire de Tadasuke Kotani, The Legacy of Frida Kahlo –,
parfois concertiste solitaire et inspiré, il organise également des rencontres
d’improvisation dans le Kansai, avec des musiciens de passage :Naoyo Yakushi,
Yoshihide Otomo, Gianni Gebbia, Reiko Imanishi, Ivar Grydeland...
Où es-tu né
?
Je suis né à Osaka
en 1962, j’étais le seul enfant de ma famille. J’ai grandi dans la banlieue, à
Amagasaki, où j’ai vécu jusqu’à mes 18 ans.
Quel est le
premier son dont tu te souviennes ? Qu’est-ce qui t’a amené à prendre
conscience de la musicalité d’un son ?
Mon premier
souvenir de son particulier est celui d’une onomatopée dans un programme pour
enfant à la télé. Rétrospectivement, je dirais que ça sonnait un peu comme les
sons qu’avait créés Toru Takemitsu pour le "lm Kaidan.
Qu’est-ce qui a
suscité ce désir d’apprendre un instrument, et pourquoi la guitare ?
J’étais encore au
lycée. A cette époque, le folk japonais et la pop étaient très populaires et la
plupart des chansons qu’on entendait étaient accompagnées à la guitare. Je me
suis mis naturellement à la guitare, comme beaucoup d’adolescents, parce que je
voulais jouer certains des tubes qui passaient à la radio. C’est un de mes amis
qui m’a enseigné la guitare classique, j’étais encore au lycée. C’était un
excellent guitariste, qui a reçu de nombreux prix.
La technique
est-elle un élément essentiel pour créer musicalement ? Quel est ton rapport à
cette question de la technique de jeu ?
La technique
permet de s’exprimer au plus juste, mais ça dépend aussi de ce que vous
cherchez à exprimer. Je pense que mettre en avant la technique sans avoir une
vision claire de la musique est une perte de temps.
As-tu étudié la
musique durant ta scolarité ? Quelle genre d’initiation musicale l’école
japonaise propose-t-elle aux enfants ? Dans une Histoire du Japon, j’ai lu qu’à
partir de l’ère Meiji les musiques traditionnelles ont cessé d’être enseignées
au profit de la musique occidentale. Comment ressens-tu cette occultation de la
culture traditionnelle japonaise pour une musique exogène ?
La plupart des
musiques traditionnelles sont liées à notre folklore, il existe au Japon de
nombreux genres musicaux, chacun étant lié à une classe sociale. Certaines
comptines, enseignées aux enfants avant-guerre, étaient très imprégnées d’un
caractère japonais, mais après-guerre, l’éducation musicale dans les écoles fût
exclusivement axée sur la musique occidentale. Le gouvernement, à l’époque
Meiji, avait adopté la musique occidentale pour unifier et moderniser notre
musique. Cependant, la spiritualité inhérente à la nation est si profondément
enracinée qu’elle ne disparaîtra pas facilement. On ne peut pas « éduquer » la
musique (ou toute autre forme d’art). Les
japonais sont
attachés à leurs cultures et leurs traditions, qu’ils veulent donc préserver.
En fin de compte, l’éducation artistique présente un risque énorme, celui
d’assujettir l’art à l’autorité et aux intérêts commerciaux et de dégrader
l’artiste lui-même. Bien qu’il
puisse y avoir des
di"érences d’interprétation sur l’art et la culture entre les Japonais et
les Européens, nous pouvons ressentir des émotions et de l’intérêt pour des
cultures exogènes. L’enseignement de la musique devrait consister à jouer d’un
instrument, quiconque veut faire de la musique peut le faire librement, choisir
sa voie.
Qu’écoutais-tu
durant tes années à l’université, quelle musique jouais-tu ?
Je voulais étudier
les théories de la musique jazz et les techniques liées à la guitare jazz,
aussi j’ai décidé de quitter ma région natale et d’entrer dans une école de
musique à Tokyo. J’avais vingt ans. J’écoutais principalement du jazz et du
jazz-fusion à cette époque. J’étais fasciné par les harmonies et les mélodies
mystérieuses que jouaient des guitaristes comme Eddie Duran, que je voyais à la
télévision quand j’avais 13 ans. J’adorais le jeu des guitaristes de jazz.
Que représentes
pour toi le jazz ? Ce genre est très présent dans la société japonaise, un peu
à la façon d’un papier peint. Quels sont les musiciens qui t’intéressaient
avant de rencontrer Takayanagi ?
Déjà gamin, les
dissonances et les mélodies jazz m’attiraient, j’aimais la façon dont le
jazz se créait dans l’instant. Je crois que c’est ce qui m’a amené à
m’intéresser à l’improvisation et m’a permis d’aborder la musique avec plus de
liberté. Avant ma rencontre avec Takayanagi, le premier disque de jazz que j’ai
acheté était Midnight Blue de Kenny Burrell, un peu par hasard. Je me souviens
avoir été heureux de réussir à rejouer sa musique et celle de Joe Pass ou de Jeff
Beck, en me "ant à ma seule oreille, sans rien connaître des théories du
jazz. Cet ami dont je vous ai parlé, qui était un très bon guitariste, m’a
aussi fait découvrir des guitaristes comme Andrés Segovia, John Williams,
Agustín Barrios ou Leo Brouwer... J’ai aussi été in#uencé par la musique
classique occidentale, contemporaine, par la musique sud-américaine, la pop
japonaise, les chansons de Yōsui Inoue, Kiyoshi Hasegawa, YMO, Yumi Matsutōya,
Kazumi Watanabe qui avait lui aussi été élève de Takayanagi. Je m’intéressais
également aux instruments traditionnels à cordes, ceux qui me rappelaient la
guitare, comme le biwa. J’écoutais aussi beaucoup November Steps de Toru
Takemitsu, qui a eu lui aussi une grande in#uence sur mon approche
musicale.
Parler d’un
jazz japonais fait-il sens selon toi ?
Je ne connais pas
grand-chose à l’histoire du jazz au Japon. De plus, je ne peux guère parler de
la scène jazz actuelle n’ayant aucun lien avec elle. Je peux indirectement vous
répéter ce qu’en disait Takayanagi, qui était très critique vis-à-vis du petit
monde du jazz au Japon.
Sur quoi
portaient ses critiques et plus explicitement celles à l’encontre des musiciens
de la scène free japonaise ?
Il critiquait
beaucoup ces musiciens parce qu’il ne croyait pas à la sincérité de leur
engagement dans la musique, il pensait qu’ils se servaient de la musique pour
en faire commerce et monnayer leur nom. De son coté, il voulait autant que
possible consacrer sa vie à la musique sans se compromettre, en gardant les
mains propres. Il était très radical dans son art, comme dans sa vie.
Comment rencontres-tu Masayuki Takayanagi et en
viens-tu à suivre ses cours ? Avais-tu étudié avec un autre professeur avant
lui ?
J’avais suivi des
cours dans une école de musique, je connaissais les théories de la guitare jazz
avant de rencontrer Takayanagi. J’avais étudié avec un très bon guitariste, Tim
Donahue, qui vivait au Japon à cette époque, il était très connu comme
guitariste jouant fretless. J’ai assisté à un concert noise de Takayanagi dans
un petit club de Tokyo, ce qui m’a beaucoup perturbé : cette masse sonore qu’il
produisait sur scène avec son instrument était ahurissante. Je devais avoir 22
ans. Je me souviendrais toujours de ce rugissement énorme qui a submergé mon
corps et mon esprit, cela m’a vraiment remué. Je ne voulais pas rester et subir
ce que je ressentais comme une torture sonore, mais d’un autre côté, j’y
entendais une étrange beauté dans les sons qu’il produisait, et petit à petit,
cela m’a envoûté. J’en ai gardé des acouphènes pendant plusieurs semaines. Lors
de ce concert, Yoshihide Otomo, qui était élève et roadie de Takayanagi à cette
époque, a accroché au mur de la salle une annonce disant que Takayanagi
recrutait des élèves pour ses cours. Je m’y suis inscrit. Cette soirée a marqué
un tournant dans ma vie, c’était au printemps 1985.
J’imagine que
d’assister à une performance d’Action Directe, après avoir écouté Eric Dolphy,
Bill Evans, Jim Hall..., doit être un sacré choc.
J’ai pu assister à
de nombreux concerts de Takayanagi. Comme je l’ai dit, la première fois que je
suis allé à un concert d’Action Directe, ce fut un supplice mais mes valeurs
musicales en ont été ébranlé et ont commencé à changer. Après plusieurs
performances, tout ce bruit qu’il produisait avec son dispositif de guitare sur
table sonnait à mes oreilles comme une sorte de symphonie harmonique très
belle, qui m’apportait une paix intérieure. Takayanagi disait de sa musique
qu’elle était psychédélique et non pas noise. Je suis d’accord avec ça, même si
on ne peut le saisir que dans la situation d’un concert.
Connaissais-tu
la scène free japonaise, je pense à Motoharu Yoshizawa, Yosuke Yamashita, Kaoru
Abe, Masahiko Sato... ? Lisais-tu les critiques d’Akira Aida ou Teruto Soejima
?
Je connaissais
quelques disques, mais je n’étais pas très intéressé par cette scène free.
J’avais également lu quelques textes d’Akira Aida et de Teruto Soejima. Mais le
critique musical qui m’a le plus intéressé à cette époque a été Toshihiko
Shimizu.
Quand on est un
jeune musicien qui se cherche, comment vit-on cette confrontation entre un jazz
importé et l’apparition d’une scène locale aussi radicale qui remet en question
la dé!nition même du jazz ?
Cette musique
était sans doute liée aux conditions sociales, politiques, économiques, de
cette époque, mais je n’avais pas le temps de m’y intéresser parce que les
cours de Takayanagi et ma pratique de l’instrument me prenaient tout mon temps.
Comment
se déroulaient les cours avec Takayanagi ? Les augmentait-il de discussions sur
la philosophie ou la politique ?
En 1985, l’année
où j’ai commencé à suivre ses cours, Takayanagi intervenait dans trois classes
di!érentes. Les cours avaient lieu dans un studio à Shibuya. Otomo avait été
élève dans une de ses premières classes. Je suis arrivé plus tard, lors des
dernières sessions qu’a données Takayanagi. Initialement, les cours étaient
collectifs, ce n’étaient pas des leçons particulières, toutes les personnes
présentent dans le studio y participaient. Nous devions être une dizaine
d’élèves mais, très rapidement, nous avons été de moins en moins nombreux à
assister aux cours, jusqu’à ce que nous nous retrouvions à trois ; de fait, ça
devenait des leçons particulières. Je pense que je suis le seul élève de cette
classe qui soit toujours actif dans le domaine musical. Ses leçons consistaient
à nous donner les bases techniques pour jouer de la guitare correctement. D’un
point de vue formel, c’était assez proche des cours de guitare classique, nous
montrant comment tenir correctement l’instrument, placer ses bras et ses
jambes, comment jouer sur les cordes, essentiellement en utilisant un médiator.
Ilnous parlait de musique avec passion. Parfois, ça prenait une bonne partie du
cours, mais pour moi c’était tout aussi intéressant que l’aspect technique du
jeu qu’il nous enseignait. L’année qui a précédé sa mort, il nous a beaucoup
parlé de l’histoire du jazz. On faisait une lecture du Grand Livre du Jazz de
Joachim-Ernst Berendt, qui recoupait certaines de ses idées sur la musique. Ces
lectures ouvraient sur des discussions que nous avions avec lui sur la musique.
Il nous arrivait parfois d’aborder des questions sur la politique ou la
sociologie.
Pourrais-tu me
parler des concepts de Mass Projection et de Gradually Projection ?
Ce sont deux
approches radicalement opposées du son, mais aussi du rythme, de l’intensité et
de l’énergie déployées. Pour les dé!nir simplement, le concept de Gradually
Projection implique de n’utiliser des sons qu’à de très faibles intensités,
tout en pouvant jouer sur les volumes, ce n’est pas un processus qui irait du
silence vers un bruit de plus en plus fort ; quant à celui de Mass Projection,
il consiste à jouer à un volume maximal en utilisant des sons à ultra-haute
densité. Il utilisait indi"éremment ces deux concepts pour ses
performances de guitare free, comme pour son projet bruitiste, Action Directe.
Qu’il n’y ait pas de malentendu, la di"érence entre ces deux approches ne
tient pas dans le nombre de notes jouées ou dans une di"érence de volume,
toutes deux sont en phase avec la philosophie bouddhiste, j’y reviendrai. Gradually
Projection est une forme de silence extrême, une sorte de décomposition sonore
qui a son temps propre, où le silence n’est jamais l’interruption ou la fin de
la musique. Pour le projet Action Direct, Takayanagi avait fait le choix
d’utiliser un moteur pour mettre en vibration les cordes de sa guitare électrique
afin d’obtenir un rythme extrêmement rapide qu’un musicien ne pourrait pas
jouer avec ses seules mains. Les dernières années où je le voyais, Takayanagi
me disait qu’il essayait d’avoir une approche bouddhiste de la musique.
Que représente
pour toi le silence en musique ?
Je ne pense pas le
silence comme une absence de son, mais comme quelque chose de lié au sentiment
japonais du Wabi-Sabi. C’est un espace entre deux sons où existe une résonance.
Le silence accueille le bruit en lui. Les deux n’existent pas séparément, mais
coexistent toujours, deux est en un. C’est une pensée liée à la philosophie
bouddhiste qui dit « il y a 3000 mondes dans l’instant furtif d’une pensée. »
Takayanagi s’est beaucoup intéressé au bouddhisme dans sa jeunesse et ses
dernières années. Certaines œuvres de Toru Takemitsu nous laissent entendre le
silence à travers les sons produits par des instruments japonais traditionnels.
Je pense que de nombreux Japonais ressentent une forme de silence dans un
environnement sonore parfois bruyant. Comme l’évoque ce haiku de Matsuo Basho :
Le silence profond / la stridence des cigales / s’in!ltre dans les rochers
(Shizukesa-ya iwa-ni shimiiru semi-no-koe). A l’opposé de ce concept, je me
pose la question de savoir si, lorsque je produis un seul petit son dans un
espace silencieux, celui-ci sera un bruit trop fort, qui perturbera ce
micro-monde.
Qu’ont apporté
ces cours à ta pratique et à ta ré!exion sur la musique ?
Tant de choses !
J’avais déjà acquis une certaine technique instrumentale quand je suis devenu
son élève, c’était donc très ennuyeux au début d’assister à des cours basiques
et de répéter des gammes chromatiques à l’ifini. Il m’a fallu du temps pour
comprendre à quel point ces simples exercices étaient importants et pouvaient
m’aider à corriger mes mauvaises habitudes. Il mettait aussi l’accent sur les
liens entre l’expression musicale et la technique.
Que penses-tu
aujourd’hui de sa musique ? Quel regard portes-tu sur Action Directe ?
Sa musique pour
guitare seule est d’une certaine façon proche du jazz, mais en même temps on y
entend l’in"uence de la musique contemporaine. Comme chez Derek Bailey,
mais leurs racines sont di#érentes. Mon jeu de guitare est in"uencé par
leurs deux styles, leurs deux approches. La plupart des concerts auxquels j’ai
assisté ont eu lieu durant sa dernière période, qu’on pourrait dé!nir de noise.
Je me souviens encore clairement du son très rude de ses performances. Mais,
comme je le disais un peu plus tôt, cette douleur auditive que j’ai ressentie
la première fois, s’est progressivement transformée en un confort d’écoute
semblable à celui d’une berceuse, dans une forme presque psychédélique. Tout en
étant immergé dans ce "ot bruitiste extrême, je ressentais paradoxalement
un profond silence. Je n’ai jamais connu une telle illusion auditive à l’écoute
d’une autre musique, et particulièrement dans un concert noise. Il faut en
faire l’expérience pour le ressentir et le comprendre. A travers sa musique, il
y a une volonté de créer des énergies en jouant fortissimo des ensembles de
notes à la guitare. Je pourrais dire que Mass Projection = Gradually
Projection.
Qu’as-tu fait
après avoir terminé ton cycle d’étude avec lui ? Comment abordes-tu la musique
à ce moment-là ? Quelle musique voulais-tu jouer ?
Quand Takayanagi
est mort, en 1991, je n’avais pas encore terminé mon cursus avec lui. J’ai
continué à étudier sa méthode avec Kazuo Imai comme professeur, qui était le
seul étudiant ayant été diplômé de l’école de Takayanagi. J’ai passé beaucoup
de temps à apprendre avec lui ce que je n’avais pu apprendre de Takayanagi. Par
la suite, j’ai travaillé sur un projet expérimental bruitiste en solo, je
voulais reprendre l’expérience psychédélique de Takayanagi en utilisant mes
propres techniques et moyens. Puis je me suis intéressé à une approche plus
silencieuse de la musique, en utilisant des concepts abstraits. J’essaye de
créer une musique qui serait dans une zone sans frontières, libre de toute tonalité,
qui n’appartiendrait à aucun un genre ou catégorie.
Fréquentais-tu
ses autres élèves comme Kazuo Imai ou Yoshihide Otomo ?
Malheureusement,
je n’ai jamais joué avec eux quand j’étais élève de Takayanagi. Imai était
déjà diplômé et il était professeur suppléant quand Takayanagi était malade.
Comment en
viens-tu à jouer avec Taku Sugimoto ? Quel regard portes-tu sur la scène Onkyo
?
Je ne me souviens
pas comment j’ai rencontré les musiciens du groupe Onkyo, mais j’ai été très
impressionné par leurs performances, cela me rappelait Cartridge Music de John
Cage, je partageais leurs idées sur le son.
Est-ce que la
lecture des textes de John Cage a in!uencé ton rapport à la musique ?
L’approche
conceptuelle très novatrice de la musique chez Cage m’a beaucoup intéressé
mais, pour être honnête, je n’aime pas tellement la résultat concret de
certains de ses travaux conceptuels (comme « 4:33 » ou ses performances sans
musique). C’est peut-être parce qu’à de nombreuses occasions d’écoute je n’ai
pas trouvé ou ressenti la beauté de ses pièces construites à partir de sa
théorie de musique accidentelle. Mais certaines de ses compositions m’ont
beaucoup influencé.
Tu as aussi
joué avec Yoshihide Otomo.
Je ne l’avais pas
revu depuis très longtemps. En fait, l’enregistrement live à Tokyo de 2005, est
tiré de notre première performance en duo. Nous avons très peu joué ensemble,
mais c’est un des partenaires avec qui je préfère jouer. La dernière fois que
nous avons joué ensemble remonte à 2013. Son sens musical aigu m’apporte à
chaque fois une profonde impression de plénitude. Sa musique ne ressemble à
nulle autre ; ça ne sera jamais celle de Takayanagi mais je pense que le son
d’Otomo porte sûrement en lui l’esprit de Takayanagi.
Comment abordes-tu
la composition ? Passes-tu par la notation traditionnelle ou par l’utilisation
de partitions graphiques ou autres ? Quelle place laisses-tu à l’improvisation
?
Je ne suis pas un
compositeur expérimental. Je ne suis pas non plus très intéressé par le fait de
proposer un concept que j’appliquerais dans mon jeu. J’utilise le système de
notation classique, en utilisant les codes du solfège. Par contre, je ne
dé"nis pas de tempo de façon marquée, la plupart des barres de mesures ne
sont pas nécessaires dans ma musique. Je laisse donc une part d’improvisation
pour le rythme, ce qui rend mes compositions très di#ciles à jouer pour un
autre musicien, la perception du rythme est pour chacun de nous di$érente.
Concernant mes compositions, elles reposent sur ma mémoire des cinq sens, y
compris celui de l’ouïe, qui sont convertis en images sonores et apparaissent
soudainement sous forme de sons. Parfois, ce sont comme des peintures
abstraites, d’autres fois, elles sonnent comme de la musique populaire. En travaillant
à partir de ces images, j’essaie d’apporter quelques modi"cations et
d’améliorer ma composition.
Que
recherches-tu dans l’improvisation ?
Dans son livre sur
la pratique de l’improvisation, Derek Bailey a écrit que l’improvisation est
inhérente au processus de production de la plupart des musiques. De ce fait, je
ne pense pas que l’improvisation puisse n’être qu’un phénomène de mode. Je
pense que l’acte de composer est comme celui d’improviser, ils sont l’un dans
l’autre. Beaucoup de gens pensent que les improvisations sont constituées
essentiellement par la reproduction de souvenirs des musiciens, que ceux-ci se
constituent un vocabulaire à partir d’une mémoire gestuelle. John Cage et
certains compositeurs de musique contemporaine n’étaient pas très intéressés par
l’improvisation en tant que finalité, ils y voyaient plutôt un corpus
d’habitudes qui entravait le musicien. Morton Feldman a fini par abandonner la
notation graphique en raison de la place que ce type de partition laissait à
l’improvisation et à l’auto-interprétation du musicien. Contrairement à eux,
Takayanagi a"rmait que l’improvisation apportait une lueur d’espoir pour
la musique future. Il ne considérait pas l’improvisation comme un cliché qui
reposait sur les habitudes des interprètes ou simplement comme une
reproduction de souvenirs passés. Il y voyait une pratique musicale très riche,
ouverte sur des accidents créatifs. De mon coté, je souhaite continuer à
expérimenter et trouver de nouvelles voies pour ma musique qui pourraient recourir
indi#éremment à l’improvisation ou à la composition.
Qu’est-ce qui
change pour toi selon que tu improvises seul ou en compagnie d’autres musiciens
? T’arrive-t-il de ne pas écouter les autres musiciens avec qui tu improvises,
d’être dans ton monde intérieur ?
Je préfère jouer
en solo, et ce que j’improvise ou que je joue une de mes compositions. J’ai des
attentes précises dans ce que j’essaye de créer en concert. Quand je suis amené
à improviser avec d’autres musiciens, je préfère jouer avec des personnes avec
qui je partage une même approche esthétique. Ce qui ne veut pas dire que nous
devions employer des moyens d’expression similaires, mais plutôt avoir l’envie
de créer un ensemble sonore où toutes les parties prennent place comme dans un
puzzle, où les sons des uns et des autres sont décalés, comme une séquence de
solos. Il est important de trouver un chemin collectif qui ne nuise pas à
l’expressivité de soi et des autres et d’éviter les échecs historiques de
l’improvisation.
Tu as composé
la B.O. d’un film consacré à Frida Kahlo. Comment as-tu abordé ce travail ?
Quelle résonance vois-tu entre ta musique et sa peinture ? Qu’implique le fait
de composer la bande-son d’un film ?
La raison pour
laquelle j’ai décidé de participer à ce projet cinématographique, malgré mon
inexpérience de la musique de film, est liée au fait que la réalisation de
Tadasuke Kotani était en phase avec ma sensibilité. Je connaissais certaines
œuvres de Frida Kahlo mais je ne connaissais pas la douleur et la sou#rance qui
ont marqué sa vie. J’ai été impressionné par certaines de ses peintures qui
montraient ses sentiments de douleur en utilisant des couleurs très vives. Son
travail et, au-delà, sa vie m’ont beaucoup inspiré pour la musique. Elle a
peint avec son cœur et a créé une technique incroyable de jeux de lumière et de
disposition de couleurs dans ses tableaux. Ce qui m’a le plus intéressé, ce
sont ses vêtements, ses chaussures et ses objets quotidiens, ce qui reste
d’elle matériellement, son héritage. Miyako Ishiuchi a pris des photos vraiment
magnifiques de tous ses objets et de ses peintures. Tadasuke a magnifiquement
visualisé la vie de Frida Kahlo à travers une composition cinématographique
exquise qui m’a inspiré pour composer la bande-son, guidé non seulement
par l’œuvre de Frida Kahlo mais aussi, et autant, par les images du film.
Tu as tourné en
Europe. Quelles di!érences as-tu ressenti entre les publics et la façon dont
les musiciens en Europe abordent la musique ?
Au Japon, la
musique occidentale est omniprésente, j’en écoute presque quotidiennement,
aussi je me sens assez proche des musiciens européens. Je pense que de nombreux
Occidentaux ont sur les Japonais des idées toutes faites, un certain nombre de
clichés. J’aime me retrouver dans une situation où je dois interagir avec une
culture di"érente, voir comment le public européen ressent ma musique, sa
japonité. Lors de ma dernière tournée en Europe, ma musique était construite
autour du concept du Yù, qui parle d’une illusion brumeuse, une sorte de vapeur,
dans laquelle l’âme apparaît. J’ai été très surpris que le public soit si
réceptif.
Que représente
le disque, pour toi ?
Un disque n’est
qu’un « enregistrement » de ce qui a eu lieu. Le plus important est de faire
l’expérience de jouer, mais je pense qu’un disque est un bon outil pour se
remémorer le souvenir d’une musique, d’un moment de notre vie. C’est un moyen
très utile pour écouter notre histoire.
Propos recueillis par courrier à l’automne 2020
Photographie de Michel Henritzi





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